La symphonie des pissenlits

Mon père me disait souvent que la plus importante chose dans la vie c’est de ne pas faire ombre inutilement sur la terre. C’était une belle métaphore. Je m’imaginais comme un arbre qui poussait au bord d’un précipice : moi, fruit de la providence, avec racines à l’air et branches fouettées par le vent.

Comme arbre, je me trouvais utile, j’offrais l’ombre aux vivants égarés dans cette nature sauvage. Je conclus donc que la plus grande vertu était l’altruisme. Puis, en pensant à ma propre condition d’arbre, je me suis rendu compte que ma vie végétale ne tenait qu’un bout de terre, celle que j’osais ombrager sur cette montagne abrupte qui, lors de la fonte des neiges, laissait déverser ses rivières de boue. Ma vie d’arbre était bien fragile, le précipice bien profond. La fatalité me poussait à penser que le mouvement était quelque chose de mauvais, synonyme de déracinement pour moi, l’arbre. J’avais la morale que bons semblables végétaux avaient décrété comme loi de la verdure. Il fallait accepter et endurer les vicissitudes des saisons avec dignité et résignation. Mes seuls buts : une potentielle utilité pour les hommes qui usaient de mon ombre et de mon bois, et un devoir envers la nature qui exigeait de moi des milliers de graines qui pouvaient être portées sur des terres moins austères, ma seule consolation.

Mais tout cela n’était qu’une métaphore, voilà pourquoi je n’ai jamais compris cette utilité que les hommes puissent donner à leur existence. Ils sont autant que les arbres, un produit de l’inutilité et du hasard. Leur vie doit toujours avoir un but. Elle doit être pavée de bonnes intentions, comme la route qui mène aux enfers.

La symphonie des pissenlits

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