Humanité

On m’a souvent dit que la vie était trop courte pour prendre le temps avec des futilités, que le chagrin porté en bagage attirait d’autres chagrins et, qu’à force, on finissait pliés sous le poids de nos propres frustrations, écrasés par ce qui n’aurait pu être qu’un malentendu, une erreur de parcours qui, à la longue, a déjà pris les dimensions d’une catastrophe, d’ailleurs si bien lissée par notre résignation, qui ressemble dès lors à un vulgaire caprice.
Bref. Les mots ne pourront montrer qu’un fragment du vécu, jamais la complexité d’une pensée, encore moins l’étendue d’un sentiment. Ils ne sont que des mauvais simulacres, qui résonnent dans l’esprit de l’autre, selon le sens qu’il veut ou peut leur donner. Puis, même celui qui les écrit ne pourra jamais peindre la réplique exacte de sa perception.
Tout cela pour dire que je m’efforce, une fois de plus, à mettre en page quelques futilités de celles qui finissent toujours par s’agréger en chagrins.
On m’a souvent dit aussi que ce qui compte dans la vie, c’est le temps. Le temps qu’on accorde et celui qui nous est accordé. Qu’il s’agit d’un équilibre entre donneur et receveur. Et que l’amour, dans tout cela, représente l’effort inconditionné d’offrir son temps à l’autre, tout en s’efforçant de lui donner bien plus qu’il n’en demande. C’est une surenchère de celui qui donne mieux sans qu’il existe toutefois un quelconque compteur ou un esprit de compétition. Seulement la performance.
Le temps bien sûr. C’est une idée, un concept, une abstraction. Nous pouvons sûrement divaguer sur ce sujet tout le temps, sans même nous rendre compte que le temps s’écoule et nous avec lui.
Mais le temps est aussi chaque respiration, chaque battement du cœur, chaque souffle qui s’échappe et ne revient plus, c’est la vie des hommes : linéaire, sans retour, voyage à sens unique. Et nous, des nomades qui se croisent aux carrefours et qui échangent, vendent, offrent leur temps.
En fait, dans la vie, il n’y a que le temps. Le temps passé qu’on emmagasine en souvenirs, maintes fois écrasés, douloureux, oubliés par ces fardeaux avec lesquels nous nous chargeons l’échine, et qu’on déballe pour compter nos cicatrices guéries ou encore suintantes, pour nous résigner sur le temps perdu à nous rappeler combien nous avons donné et si peu reçu.
Mais c’est déjà du présent. Et maintenant du passé.
Il nous en reste alors que le temps à venir. Mais qui serait assez futé pour le prendre en otage ? Peut-être notre arrogance : cette impression qu’on a de nous-même qui nous pousse à croire que notre vie s’étire à l’infini, que la mort n’est qu’un axiome qui ne nous touchera que lorsqu’on sera assez vieux pour y prétendre. Alors, on dépense notre temps comme on jette des miettes de pain aux pigeons. On s’hasarde à le planifier comme un vulgaire programme de foire. On l’offre à ceux qui ne le méritent pas. On le vend à ceux qui paient mal. On le perd devant ceux qui ne nous ont jamais vu, mais qui se permettent de vendre notre temps à ceux qui ont compris la valeur du temps.
Puis, on ne prend jamais le temps de se dire adieu. On a besoin d’une vie entière pour cela. Et ce n’est jamais assez. Prenons le temps.

Humanité

Articles récents

Catégories